La forêt intouchable

« Choutarou ! Chou… »
La jeune fille resta un moment sans bouger. Son esprit était figé sur la vision qui s’étendait devant elle, et son corps semblait de plomb. C’était comme si quelque chose lui était tombé sur les épaules, et l’empêchait de se mouvoir. Comment ? Pourquoi ?
« Je suis… désolée », fut la seule chose qui lui vint à l’esprit avant de s’enfuir en courant.
«   ! attends !!! »
Mais elle ne voulait pas attendre. Elle ne voulait pas entendre ses explications, elle ne voulait pas savoir pourquoi. Elle voulait juste… être seule. Ses jambes rendues agiles grâce à la natation l’emmenèrent loin, très loin de celui en qui elle avait pleinement confiance encore quelques minutes plus tôt. Les cris du jeune homme ne pouvaient plus l’atteindre à présent. C’était fini.

***********

Quelques jours plus tard :

« Oi -chan, qu’est-ce qu’il t’arrive ? »
« Rien du tout, Keigo-kun. Rien du tout. »
Atobe lança un regard suspicieux à la jeune fille. Il attrapa son menton et la força à le regarder dans les yeux.
« Tu sais que tu ne peux rien me cacher. Tu le sais, ah~n ? »
soupira. Le fait était qu’elle avait envie de se confier depuis ce jour. Et Atobe était peut-être le seul à qui elle pouvait tout dire.
Ils s’étaient rencontrés plusieurs années auparavant. Atobe avait décroché une bourse pour partir étudier en Amérique, et il s’était retrouvé dans la même classe que . Leur amitié avait eu du mal à démarrer, mais la jeune fille avait réussi à gagner le cœur de l’arrogant japonais, tout comme celui-ci avait su démontrer ses qualités personnelles à l’Américaine. Ils s’étaient découvert de nombreux points communs, et leur relation avait évolué jusqu’à devenir une réelle amitié, sans jamais aller plus loin.
On les voyait rarement l’un sans l’autre sur le campus, et c’était naturellement qu’Atobe, alors qu’ils fêtaient tous les deux leur seizième anniversaire, l’avait invitée à passer quelques jours chez lui, au Japon. Et c’était pendant ce séjour qu’elle L’avait rencontré.

Ca paraissait si loin. Ils avaient été tellement heureux ensemble. Pourquoi avoir tout gâché, pour ça ?

« Tu es sûre d’avoir bien compris, ah~n ? »
« Je ne suis pas idiote, Keigo ! Je sais ce que j’ai vu. »
« Et moi je sais que les apparences sont parfois trompeuses. Tu en as fait l’expérience, -chan. »
Après la douleur de la trahison, le doute. Et ne savait pas lequel de ces deux sentiments faisait le plus mal. Avait-elle vraiment vu ce qu’elle pensait ? Comment Atobe pouvait être aussi énervant ?!? Avec une simple phrase, il avait réussi à faire voler en éclat sa résolution de ne plus avoir affaire à Choutarou.
Atobe avait raison. Les apparences n’étaient pas toujours ce qu’elles semblaient être, et était la mieux placée pour le savoir.

***********

Trois ans plus tôt :

« Alors Atobe, est-ce que l’air américain t’a rendu moins arrogant ? »
« Est-ce que tu as vu la Statue de la Liberté ? »
« Tu parles bien anglais maintenant, non ? »
souriait, seule dans un coin. Atobe avait organisé une grande soirée, où il avait invité tous ses anciens camarades. Ceux-ci avaient littéralement bombardé le jeune homme de questions, et s’était discrètement effacée. Elle détestait attirer l’attention, mais elle savait que tôt ou tard, Atobe se souviendrait d’elle.
« Ano… Excuse-moi de te déranger, mais… »
détourna les yeux d’Atobe pour se retrouver nez à nez avec une chemise bleue. Surprise, elle leva la tête, pour constater que la chemise était en fait portée par quelqu’un de grand. Très grand. Et qui possédait les yeux les plus envoûtants qu’il eut été donné à la jeune fille de voir.
« Serais-tu par hasard  ? » demanda le jeune homme.
« O-Oui… »
Le visage du jeune homme s’éclaira d’un grand sourire.
« Je suis Ohtori Choutarou, yoroshiku », continua-t-il. « Atobe-san nous a beaucoup parlé de toi dans ses lettres. »
« Yoroshiku », répondit en lui rendant son sourire. « J’espère que Keigo n’a pas trop dit de mal de moi ! »
« Oh non ! Au contraire ! »
ne croyait pas au coup de foudre. Elle avait toujours pensé que si elle devait aimer quelqu’un un jour, ce serait après des mois, voire peut-être des années après avoir rencontré « la » personne. Alors d’où venait cette chaleur qui irradiait dans son cœur à cet instant ? Et elle pouvait voir dans les yeux de la personne qui se tenait en face d’elle l’incrédulité face un évènement qui les avait changés tous les deux.
Mais Choutarou avait également cette pointe de tristesse dans le regard. Pour lui, était intouchable, parce qu’elle appartenait au monde d’Atobe. Il était arrivé un peu plus tôt que les autres, et avait eu le temps de voir se comporter son ancien capitaine avec la jeune américaine. Il avait vu les contacts discrets mais tendres, il avait vu les regards et les sourires.
Et à présent, il souffrait. Il avait mal parce que lui croyait au coup de foudre, et qu’il savait qu’il venait tout juste d’en vivre un.
Aussi, quand Atobe appela pour la présenter au reste de l’ancienne équipe de tennis, ses yeux se voilèrent une seconde, et son sourire n’était plus aussi radieux quand il s’inclina pour s’éclipser.

l’avait retrouvé plus tard dans la soirée, assis sur un banc dans le parc du domaine d’Atobe. Et elle lui avait dit de ne pas toujours se fier aux apparences.

L’année suivante, Atobe était revenu au Japon, et avait fait une demande pour partir avec lui. Ses talents pour la peinture lui avaient ouvert les portes d’une école d’art très réputée à Tokyo. Et la relation à distance qu’elle entretenait avec Choutarou était devenue une « vraie » relation amoureuse. Enfin… Presque. Et c’était ce « presque » qui venait peut-être de les briser.

***********

«  -chan… »
Choutarou ne savait pas s’il devait lui dire tout ce qu’il avait sur le cœur, ou bien tout simplement la prendre dans ses bras. Il ne l’avait pas revue depuis cet « incident ». Ce n’était pas faute d’avoir essayé, mais il se heurtait à chaque fois au mur Atobe. Le jeune homme aux cheveux d’argent aurait tout fait pour pouvoir lui expliquer, mais maintenant qu’elle se tenait devant lui, les mots ne venaient pas.
« Je pense que c’est normal après tout… » dit doucement.
« Normal ? s’exclama Choutarou, confus. Je ne comprends pas… Ecoute… »
« Non, toi écoutes, l’interrompit la jeune fille. »
Elle lui tourna le dos, et laissa son regard se perdre dans le ciel, alors qu’elle poursuivait :
« J’aurais dû savoir que ça arriverait. Je veux dire… Nous sommes ensemble depuis trois ans maintenant et… J’ai toujours dit non. Après tout, tu es un garçon. »
« Qu’est-ce que le fait que je sois un garçon vient faire là-dedans ? » s’étonna Choutarou, de plus en plus surpris.
Il ne comprenait pas où voulait en venir. Ou du moins, il ne voulait pas comprendre.
« Les hormones ! » soupira en secouant la tête. « Tout est une question d’hormones chez vous. Alors comme je ne te donnais pas ce que tu voulais, tu es allé voir ailleurs, et… »
Choutarou sentit le sang lui monter à la tête. Il attrapa la jeune fille par les épaules sans attendre qu’elle ait terminé de parler, et la força à le regarder. déglutit avec peine quand elle vit la flamme de colère qui brillait dans les yeux du jeune homme.
« Tu dis n’importe quoi !!! explosa celui-ci en serrant plus fort les épaules de . Ne me rabaisse pas à ce niveau ! Je peux t’attendre le reste de ma vie si ça peut m’aider à te garder auprès de moi ! »
« Choutarou… »
La colère du jeune homme s’éteignit aussi vite qu’elle était arrivée, et s’il lâcha la jeune fille, ce ne fut que pour la serrer contre lui sans lui faire mal.
« Tu as toujours été la première à me dire que je ne devais pas me fier aux apparences », murmura-t-il. « De toujours devoir regarder deux fois avant de juger… Et tu n’as même pas reconnu la petite amie de Shishido-san. »
Il ne voulait pas se moquer, mais il ne put s’empêcher de sourire quand il sentit les joues de devenir brûlantes.
« Je suppose que je te dois des excuses, Chou-chan… »

***********

« Est-ce que c’est ok ? »
« De quoi parles-tu Choutarou ? »
venait tout juste de s’établir à Tokyo. Atobe lui avait proposé (mais toute proposition du prince demandait forcément une réponse positive) d’habiter chez lui, le temps pour elle de se familiariser avec la vie au Japon.
« Et bien… » commença le jeune homme en se grattant la tête. « Moi ça ne me dérange pas, mais toi… Je ne veux pas que mon âge te pose un problème. »
Ils avaient officialisé leur relation quelques jours plus tôt. Bien qu’ils aient entretenu une longue correspondance pendant les quelques mois qui avaient suivi la fête chez Atobe, ils n’étaient devenus un vrai couple que depuis peu.
« Ecoute-moi bien, Chou-chan », répondit en souriant. « Nous avons quoi ? Quatre mois d’écart ? Est-ce que c’est si énorme que ça à tes yeux ? »
Choutarou avait ri. Il n’avait jamais vraiment réalisé que même s’ils n’étaient pas nés la même année, il n’était pas beaucoup plus jeune qu’elle.
« Attends », s’écria-t-il tout à coup. « Comment m’as-tu appelé ?!? »

***********

Malgré les excuses qu’elle lui avait faites quelques jours plus tôt, sentait que Choutarou s’éloignait d’elle inexorablement. Il était toujours aussi prévenant et gentil avec elle, mais une distance s’était installée entre eux. Sentant qu’elle était sur le point de le perdre, elle décida de faire quelque chose. Mais à chaque fois qu’elle y pensait, son estomac se nouait, et ses mains se mettaient à trembler. Elle n’y arriverait pas toute seule.
« Je suis sûr qu’Ore-sama est nécessaire par ici, ah~n ? »
soupira presque de soulagement. Atobe était à même de l’aider : d’une, c’était un garçon, il comprendrait donc. Et de deux, il n’était pas assez proche de Choutarou pour aller lui répéter ce qu’elle allait dire, au contraire de Shishido.
« On va prendre un verre, Keigo-kun ? »
« Ore-sama ne refuse jamais une invitation d’une jolie fille. »

Et c’est ainsi, le nez plongé dans un énorme verre de menthe à l’eau que se décida à parler de ce qui la chagrinait. Atobe se contenta de l’écouter en secouant la tête, puis, une fois qu’elle eut finie, attendit quelques secondes avant de lui donner ses conseils :
«  -chan, tu refuses quelque chose d’important à Ohtori. Je sais ce que tu penses des garçons en général, particulièrement depuis ce que l’autre t’a fait. Mais tu sais aussi qu’Ohtori est différent, n’est ce pas ? »
« Il l’est », murmura en serrant son verre.
« Ohtori est capable de t’attendre toute sa vie, sans jamais toucher à une autre femme. Il t’aime assez pour cela. »
« Pourquoi m’évite-t-il alors ? »
Atobe sourit bien malgré lui. D’un certain côté, il trouvait touchante la naïveté de son amie. Mais il était temps pour elle de comprendre ce qu’était la vie, et de se laisser aller avec la personne qu’elle aimait.
« Te rappelles-tu de cette peinture, lors de l’exposition à New York ? Celle qui représentait une forêt. »
hocha la tête doucement.
« Et te rappelles-tu ce que tu m’as dit à ce moment-là ? »
« Je t’ai dit que… j’étais frustrée », répondit la jeune fille en rassemblant ses souvenirs. « Frustrée parce que je voulais toucher cette forêt, sentir l’odeur des arbres, et le contact du vent. Mais je ne pouvais pas, ce n’était qu’une peinture. »
Atobe se leva, et laissa quelques billets sur la table. Il fit le tour des chaises, et se pencha vers .
« Pour Ohtori, tu es cette forêt. Et lui ne sait pas s’il serait capable de se retenir de te toucher. »

Elle ne remontait à la surface qu’à la dernière seconde, quand ses poumons menaçaient d’exploser et que sa tête se mettait à tourner. Et après une bouffée d’air, elle replongeait. Encore et encore. Enfant, elle souhaitait à chaque fois qu’elle pouvait devenir un vrai poisson, pour pouvoir vivre définitivement dans l’eau. C’était son univers. Son monde à elle. Rien ni personne ne pouvait l’y suivre, c’était son refuge lorsqu’elle était perdue.
Chez elle, en Amérique, elle n’avait pas de piscine particulière. Aussi souvent qu’elle pouvait, elle se rendait à la piscine de la ville. Toujours bondée de monde, elle pouvait rarement nager comme elle le souhaitait. Et une fois à l’université, elle avait dû se résoudre à y aller de moins en moins.
Atobe possédait une piscine gigantesque dans son domaine. C’était la première chose qu’il lui avait montrée à leur arrivée, connaissant l’attraction de la jeune fille pour l’eau. Quand il lui avait dit qu’elle pourrait s’y baigner à tout moment, sans avoir à demander, avait cru mourir de joie.
« Une dernière longueur, et je sors », se dit-elle.
Elle élança son corps en avant, savourant la sensation de l’eau qui courait sur sa peau. Avec une pointe de regret, elle agrippa l’échelle, et sortit de la piscine.
« Chou-chan ! » s’écria-t-elle. « Je ne t’ai pas entendu arriver ! »
Elle attrapa rapidement sa serviette qu’elle enroula autour de sa taille, et se dirigea vers le jeune garçon. Mais à mi-chemin, elle ralentit le pas. Choutarou était… étrange. Les joues en feu, les yeux brillants, les mains serrées en poing et tremblant violemment, il semblait sur le point d’exploser.
« Oi, Choutarou, est-ce que ça va ? » demanda doucement .
« Il… faut que je m’en aille », répondit-il dans un souffle.
Et vite, pensa-t-il alors qu’il lui tournait le dos. C’était trop dur. Voir ainsi la personne qu’il aimait, presque nue, offerte à ses yeux, et ne pas pouvoir toucher cette peau qu’il savait si douce et parfumée, c’était un supplice. Et s’il ne voulait pas que la jeune fille découvre l’état dans lequel il était, il fallait qu’il parte, et très vite.
Mais avant qu’il ne franchisse la baie vitrée qui menait dans la maison, deux bras s’enroulèrent autour de sa taille, et un corps se colla au sien. était encore mouillée, et le contact de son corps froid calma un peu Choutarou.
« J’aimerais qu’on parle, Choutarou. S’il te plait. »
Parler. Encore parler.
« Non. »
Le ton du jeune homme était froid. Si froid et si peu habituel chez lui que le lâcha soudainement. Etait-il trop tard ? Avait-elle trop attendu ?
« Je ne peux pas rester », reprit Choutarou, un peu plus doucement. « Je ne peux pas… »
« Pourquoi ? » demanda .
Elle savait. Ou du moins, elle pensait savoir. Elle avait lu dans les yeux de son ami. Elle y avait vu… certaines choses. Et c’est ce qui l’avait poussé à lui courir après. Elle voulait être sûre de ce qu’elle avait vu, avant de…
Voyant que Choutarou ne répondait pas, elle le contourna, et le força à la regarder alors qu’il détournait les yeux. Les joues du jeune garçon étaient brûlantes sous ses doigts, et son regard… sentit une vague de chaleur parcourir son corps, tandis qu’elle plongeait ses yeux dans ceux de Choutarou.
Il n’était pas comme les autres. Pas comme Lui. Il la désirait, mais il ne voulait pas la posséder. Il ne voulait pas la prendre, il voulait lui faire l’amour.
Mais pas avant qu’elle le décide elle. Tout cela, pouvait le voir dans les yeux brillants et confus de Choutarou.
Son corps ne réfléchissant déjà plus, elle se saisit des mains du jeune homme, qu’elle posa sur ses hanches nues. Et avant qu’il n’ait pu protester, elle avait déjà collé ses lèvres aux siennes.
D’abord hésitant, leur baiser devint plus intense, tandis que les doigts de Choutarou dansaient le long du dos de , la faisant frissonner.

Elle ne voulait plus attendre.

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October 10, 2006
Written and Edited by: Serena